lundi 18 janvier 2010

J’aime quand il pleut

par Ronan 0 comments
Tag

J’aime quand il pleut. Ce ciel qui exprime devant tous sa mauvaise humeur me décomplexe un peu, me donne des excuses pour continuer à être ce que je suis. Debout, main dans le dos, au quarante cinquième étage de ma tour, j’observe au travers de la baie vitrée de la salle du conseil cette mélancolie humide. Il y a encore quelques dizaines de minutes se déroulait ici le bilan économique de la société. Il était bon, ce que je ne suis pas. J’ai alors viré un chef de département, sans raison, tel un roi coupant la tête d’un de ses chevaliers pour assoir son autorité. « Vous êtes trop bon mon roi, de mourir par votre épée est un honneur ». Ce chevalier sans armure avait une femme, un fils, deux filles, un chien et un 15 mètres qui l’attendait dans le petit port de Kernouadek en Bretagne.
Fin de journée, je rentre chez moi.


J’aime quand il pleut. Tout le monde se presse, horrifié par ces molécules H2O. Les gens se courbent, un journal au dessus de la tête, ces gens de pouvoir subissant les caprices d’une entité incontrôlable. Je ne cours pas, je marche. Je ne penche pas la tête, je la garde droite, le menton relevé. J’aime quand il pleut car j’ai l’impression que les passants me font tous une révérence. Il ne me regarde pas dans les yeux. Soudain dans la foule pressante, une tête se relève. L’eau a fait couler son gel et a plaqué ses cheveux sur son front, mais je le reconnais, c’est Philippe. C’était lui aussi un des chevaliers sacrifiés au nom de la préservation des chiffres de la société. C’était lui aussi un jour de pluie qu’il est mort de mon épée. Tel deux loups aux aguets séparés par une rivière, nous nous toisons. Puis le plus soumis traverse les flots. Il me sourit et ne m’a pas encore atteint qu’il me tend une main chaleureuse.
Nous avons parlé, je rentre chez moi.

J’aime quand il pleut. Lui aussi. Sa mort l’a rendu comme moi, quoique mieux encore. Après son départ il a été courtisé par la concurrence. Il a émit ses conditions et a désormais un poste équivalent voire supérieur au mien. Philippe, c’était un peu comme mon bras droit, c’est ce qui ressemblait le plus de près ou de loin à un ami. Nous avons parlé une bonne demi-heure sous les gouttes froides. Mais quand de sa bouche sortait des mots, je ne les comprenais pas. En regardant dans la foule, mon imagination bercée par le son de la voix de mon ex chevalier, je voyais des fantômes. Katrin la secrétaire, Bruno de la compta, Michel et Frédo du bureau des études. Le cortège de vies brisées passait sous mes yeux de loup. Mon visage, plus froid que la pluie, faisait peur même à ces morts. Je sors de ma torpeur, j’ai déjà atteint le bas de mon immeuble.
Je suis trop bien dehors, je ne rentre pas chez moi.

J’aime quand il pleut. J’aime tellement, qu’en tant que non fumeur je demande une clope à une jolie demoiselle qui passe en vitesse. Elle m’en passe une, s’en met une dans le bec et commence à vouloir discuter. Ses yeux de louve me laissent indifférent et je lui explique que je n’en voulais qu’à son paquet de clopes. Elle s’éloigne, blessé. L’odeur du sang m’excite et je déguste chaque bouffée sous les caresses du ciel. Je lève la tête et fait fasse aux nuages noirs qui continuent de cracher leur venin bienfaiteur. Puis dans une dernière bouffée de cigarette je baisse la tête vers la chaussée.
J’aime quand il pleut, car là personne ne voit le roi pleurer.


Retrouvez cette nouvelle et bien d'autres sur Les petites histoires de SICW

Article protégé par

Videodrome

Recevez les derniers articles par mail
Ajouter à votre lecteur RSS

Blogroll et Amis

My Twitter Les derniers Tweets

locations of visitors to this page

Tous les articles ici présents sont sous licence Creative Common