vendredi 11 juin 2010

Le monde du téléchargement illégal et l'argent

par Ronan 1 comments


C'est LE sujet de discussion sur internet de ces dernières semaines. Balayant la polémique sur l'anonymat des blogeurs, occultant toutes les discussions sur l'impact de la légalisation des paris en ligne sur l'utilisation d'internet en entreprise, la lutte fratricide entre les anti-hadopi fait couler beaucoup d'encre.
A la base, il y a l'arrestation et la garde à vue de Zac, le fondateur de wawa-mania, en juin 2009. Depuis de l'eau à coulé sous les ponts et aujourd'hui on lui demande 20 000€ pour rester en liberté en attendant son jugement. Une association (bidon?) se monte, l'Association pour le Téléchargement sur Internet et la Libre Diffusion (Atild) et met en place un module de don pour que la communauté wawa-mania puisse aider Zac à payer sa liberté sur son site internet.
Et ça (entre autre), ça a le don d'énerver le blogeur Bluetouff. Dans l'enquête d'une nuit, le blogeur liste le staff de wawa-mania (quel scoop....), fait 2-3 copié/collé de conversations, et surtout il semble s'étonner que dans le monde du téléchargement illégal...il y a de l'argent qui circule!
Dans cet article nous allons lister les activités des principaux acteurs du téléchargement illégal afin de montrer que tout le monde s'en fout plein les fouilles ... et depuis longtemps.


Il était une fois le téléchargement illégal et l'argent
k7 audio ou vidéo, les jeux-vidéos stockés sur 10 disquettes maintenues ensemble par un élastique distendu ou le plus récent CD-Rom sur lequel on met(tait) un seul DivX, avant la démocratisation du haut-débit en France l'échange d'œuvres multimédias piratées se faisait sous le manteau. Soit on connaissant un gars qui demandait au petit ami de sa sœur une copie de CIVILIZATION contre quelques francs, soit on se rendait sur les forums ou sites d'annonces à la recherche d'envois postaux de films. Ce dernier cas avait fait en 2004 (de mémoire) l'objet d'un reportage télé. Un des "vendeurs par correspondance" venait de se faire convoquer par la police pour expliquer les flux d'argent suspects sur son compte.


Dans les années 90 (avant la démocratisation du P2P avec Naspter en 1999) et en parallèles des moyens de téléchargement "grand public" dans les années 2000, la scène warez (warehouse, entrepôt en anglais) proposait du téléchargement direct. Ne disposant pas de services de stockage de fichiers à la Rapidshare et autres Megaupload, les partageurs devaient chercher et compromettre des serveurs avec le port 21 ouvert (surnommés IP21), ou alors mettre en place des pubstros (pour les plus curieux ou les nostalgiques, voici un tutoriel pour mettre en place un Stro). Si certains gardaient jalousement ses espaces de stockage au sein d'une communauté, certains administrateurs revendaient les adresses IP de ces IP21 et Stros.


Qui gagne de l'argent avec le partage de fichier?

Des éditeurs de logiciels P2P
Napster, Morpheus, WinMx, Kazaa, Emule les logiciels qui donnent accès à l'eldorado du P2p sont nombreux. Le choix peut se porter sur l'un ou l'autre en fonction du paramétrages plus ou moins avancé, mais surtout en fonction de la taille de la communauté. Plus il y a de monde, plus il y a de partageurs, plus il y a de sources, ce qui augmente directement la vitesse de téléchargement de fichiers. Mais pour augmenter la vitesse, on peut également payer pour devenir "prioritaire". Un des exemples les plus actuels est Limewire PRO. Limewire est le logiciel de P2P à la mode depuis deux ou trois ans. Plus rapide qu'Emule, possédant une communauté très portée sur les nouveautés, il est possible d'acheter la version PRO (à 22.99€/an).


Les avantages sont divers. Outre la vitesse turbo, on a accès à une assistance technique, on peut créer des communautés de partages privées, un anti-virus est intégré, ... bref, on a l'impression d'acheter un logiciel comme un autre. La défense de ce type de vendeur est que le P2P ne sert pas uniquement au téléchargement illégal. C'est d'ailleurs le même argument qu'avance les espaces de stockage en ligne.


Les espaces de stockage en ligne
Ouvertement destiné à l'hébergement de fichiers personnels ou professionnels, les hébergeurs de fichier mettent à disposition du monde entier des disques durs gigantesques. Pour l'internaute lambda, ce type de service permet de s'affranchir de l'envoi de photos de vacances par mail. Il suffit de mettre les 20 Mo de photos dans une archive, on l'upload sur la plate-forme et ensuite on a plus qu'à partager le lien avec nos amis par mail. Les professionnels sont également des cibles commerciales privilégiés pour ces sociétés, comme le prouve la page de témoignages de Rapidshare.
Cependant les principaux clients des Megaupload, gigaup, uploading.to & Co sont les partageurs de fichiers illégaux. Plus besoin de scanner le web à la recherche d'IP21!


On n'hésite alors plus à payer des comptes "premium" afin d'avoir un espace de stockage plus important, une bande-passante illimitée, .... Le prix à payer est autour d'une dizaine d'euros par mois. Et à ce prix là, les partageurs souhaitent parfois avoir un retour sur investissement.



Des partageurs de fichiers illégaux (Uploadeurs)
Il a acquis la copie d'un œuvre multimédia et sa mission est de la diffuser au maximum. Pour cela il a le choix entre le P2P (Limewire, Emule, Torrent, ...), le Direct Download ou plus récemment le streaming. Dans le cas du téléchargement direct, il va prendre son fichier et l'envoyer sur le serveur d'un de ces fameux hébergeurs de fichiers. Si c'est un gros uploadeur, il voudra surement bénéficier des fonctions de gestions de son répertoire de fichiers, mais également de pouvoir envoyer ses fichiers plus vite. On suppose donc qu'il a (acheté) un compte premium. La tentation est alors forte de recevoir une récompense financière à son "bon boulot". Il peut utiliser un minimiseur d'URL avec intégration de publicité Adsense, des linkcash qui entre-coupent de pubs la navigation entre deux sites (Linkbucks, Linkbee, ...) ou alors en hébergeant chez des acteurs spécifiques qui peuvent rémunérer en fonction de la popularité de vos fichiers (uploading paie 20$ pour 1000 téléchargement/fichier).


Bien entendu tous les uploadeurs ne rentrent pas dans cette catégorie. Chacun attend quelque chose de personnel en retour, que se soit de l'argent, la gloire, le défi d'être le premier ou la simple satisfaction du partage. Ces uploadeurs se retrouvent sur des forums, qui on s'en doute peuvent générer un volume de visiteurs impresionnant.


Des administrateurs de boards warez
Une fois chargé sur un FTP ou un espace de stockage, le lien vers le fichier illégal est diffusé sur un forum. Plutôt marginal, le Direct Download a explosé avec l'annonce des lois comme HADOPI qui ne s'attaque qu'au P2P. De petites board "anonymes", certaines ont acquis une popularité rivalisant avec de grands sites institutionnels. Wawa-mania est un exemple de taille, car il est passé en presque un an de moins de 400 000 membres à environ 890 000 à l'instant où j'écris ces lignes. Il génère 90 millions de pages vues en un mois, soit autant que lemonde.fr (même s'il semble que son trafic soit plus proche de zdnet.com selon alexa).


Zac dit n'engranger que 1000€/mois de revenus publicitaire qui servent à payer les serveurs dédiés. Si Bluetouff accuse l'administrateur de générer 3000€/jour, cet autre auteur estimeles gains à 35000€/mois.
Pour se donner une idée nous allons réaliser une petite comparaison avec feu oleoo.com. Un ancien administrateur de cette board estime la fréquentation du site à environ 30 millions de page vues par mois (entre 1000 et 1200 visiteurs par heure). Le "salaire" de Mr Hero, le fondateur, se situerait entre 4000 et 6000€ rien qu'avec la pub. Ces bons chiffres peuvent être en partie expliqués par le partenariat très fructueux passé avec AdultFriendFinder (le clic est à 1$). Les serveurs utilisés pour propulser le forum étaient environ de ce gabarit, d'un coût de 400€/mois. Il est cependant difficile de se fixer un prix précis puisque le changement d'hébergeur était fréquent. MrHero trempait également dans un certains nombre d'affaires pas net, telles la vente de listing de mail, le détournement de compte paypal ou de données bancaires (plus d'information sur oleoobiz) qui lui permettaient de gonfler encore plus ses fins de mois.
Je ne crois pas que Zac soit mêlé à ce genre de dérive, en revanche son "salaire" annoncé de 1000€/mois est ridiculement faible pour son trafic.


Les majors, constructeurs de matériel multimédia et FAI
Je ne vais rien rajouter que ce qui a déjà été dit dans les articles "Le Peer-To-Peer : un pilier de l’économie multimédia" et "Etude indépendante : les téléchargeurs achètent en masse". Les platines DivX sont vendu par Sony, Philips et toute la clique, les périphériques de stockage se vendent comme des petits pains. Pourquoi les baladeurs mp3 ont explosé au milieu des années 2000 alors que les plates-formes de téléchargements légales étaient d'obscures échoppes et des protections empêchait le mélomane lambda d'exporter les titres de son disque acheté dans le commerce sur son PC? Pourquoi les fournisseurs d'accès ont laissé des offres haut-débit aux particuliers de 1Mb dans ces mêmes années alors que le streaming vidéo légal, les podcast et la télévision par ADSL étaient des pratiques marginales voire inexistantes (la première offre en France de triple-play date de 2003, youtube a été lancé en 2005)?
Si la perte d'argent est indéniable pour les labels sur la vente de CD, elle est en revanche compensé par les revenus générés par les concerts qui sont passés entre 2000 et 2006 de 1.7 à 3.6 milliards de dollars (Billboard/Pollstar).

En novembre 2009, le magazine Times publie une enquête mettant en évidence les bons résultats financiers des labels.


Des journalistes et rédaction de presse
Cela peut paraitre bizarre voire complètement farfelu de mettre des journalistes et rédactions dans le camp des méchants-messieurs-avides-de-sous. Mais il y a un constat à faire : les reportages et papiers sur le téléchargement illégal, ça se vend! Il suffit de regarder les archives de l'INA pour s'en convaincre.
Dernier reportage théâtrale bien évocateur de la soif de sensationnel des rédactions : l'invasion des locaux de l'Alpa par l'Atild filmée en partenariat avec le Nouvel Obs. Une relation privilégié revendiquée par Aurélien Boch, fondateur de l'Atild : "c'est donnant donnant".
Ce genre d'exclu-spectacle permet aux journaux (en ligne, à la télévision ou papier) de faire grimper leur audience et de pouvoir augmenter leurs revenus publicitaire. Avec le téléchargement illégal la presse a trouvé un filon, mais en réalité le phénomène s'étend à tout le domaine d'internet. Il suffit de regarder les archives de l'INA (encore une fois) :


Le monde du partage de la culture est complexe, divisé en communauté aux objectifs et valeurs distincts. C'est pourquoi j'ai bien fait attention à ne pas généraliser en précisant bien "des administrateurs", "des partageurs" et non "les administrateurs", "les partageurs",... Et il en va bien sûr de même pour les éditeurs de logiciels P2P et les journalistes.

Bien entendu cela n'est pas une plaidoirie pour le téléchargement illégal, mais on voit bien ici que beaucoup de personnes en tirent profit et notamment (principalement?) des acteurs légaux. Face à cette hypocrisie générale, une révision du mode de distribution de la culture doit être envisagé et sera de toute manière inéluctable si les majors désirent conserver leurs petits. Car comme l'a bien dit Jacques Attali : "L’expérience historique a montré qu’on ne résiste pas à une révolution technologique" (22 mars 2007).

J'ai très certainement des oublis dans les acteurs qui bénéficient des échanges illégaux, il y a très certainement des approximations notamment dans la partie traitant de oleoo, mais vous pouvez compléter ou rectifier en commentaire!

Comments 1 comments
Anonyme a dit…

Et en bas de l'article, une pub:
"Un gamin gagne plus de 24987 € par mois sur internet et
nous dévoile sa technique ..."

La pub ciblée, l'une des plus belles inventions d'internet...

Videodrome

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