Une vérité trop dangereuse
Alors que je parcours la page international de Google Actualité du mardi 24 août, un chapeau me fait tilter : l'Espagne aurait payée une rançon à l'AQMI contre la libération de deux de ses ressortissants. 8 millions d'euros en tout. Bien entendu le gouvernement hispanique nie, tout comme les négociateurs burkinabè. Pour rappel, l'AQMI est le groupe islamique qui a exécuté le français Michel Germaneau à la fin juillet.
Ma réaction en lisant ces révélations du journal El Mundo : "Ô les cons!".
Pourquoi? Car la plupart des pays occidentaux déclarent ne pas négocier ou ne pas rançonner la libération d'otages avec les "terroristes" (nous reviendront sur ce terme plus tard). Même si on se doute qu'une fois kidnappé notre pays d'origine ne va pas se contenter de se tourner les pouces, il y a une marge entre le supposer et le savoir - et surtout savoir que le chéquier va sortir. Une grande difficulté pour ces groupuscules terroristes est de trouver une source de financement "stable et pérenne". Drogue, trafic d'armes, ... cela comporte un certain nombre de risque, le "marché" étant déjà bien encombré. Alors pourquoi partir dans une guerre des cartels quand on peut kidnapper un touriste (ou un humanitaire, un probable hippie objecteur de conscience qui n'opposera aucune résistance physique) et demander une rançon au pays en se basant sur le prix de la "concurrence" que ces cons de journalistes diffusent juste quelques pages avant les fluctuations de la bourse?
Alors fallait-il cacher cette information, ce qui implique de ne pas dire où va une partie des impôts du contribuable? Le journaliste devait-il omettre le prix, pour des raisons de sécurité et déontologique (car ici cela revient à donner un prix à une vie)?
La révélation du versement de cette rançon - que cela s'avère vrai ou non - risque de mettre les pays aux prises avec les terroristes dans une position de faiblesse, les preneurs d'otages sachant qu'un juteux compromis financier peut être trouvé.
Une vérité trop tentatrice
Lundi 26 juillet 2010, France5 diffusait dans son émission "C dans l'air" un spécial Al-Quaïda. Roland Jacquard, président de l'Observatoire international du terrorisme, est présent pour intervenir en tant qu'expert. Après 51 minutes, il sort un bouquin présenté comme un "manuel donné aux cadres d'Al-Quaïda", précise que celui-ci fourni "des logiciels de survie et de protection pour protéger les échanges entre des gens importants d'Al-Quaïda sur le net" tout en affirmant que "ça ne se trouve pas sur le net, au contraire. Ca c'est un manuel qui permet aux chefs d'Al-Quaïda qui évoluent sur le net de le faire en essayant d'échapper à la traque des services extérieurs".
Pourtant, à bien y regarder, la couverture du dit manuel fait guère penser à un bouquin de recette du cyber-terroriste :
Roro ne doit pas être une bête en anglais, car "C++ encyclopedia programming" est plutôt limpide. L'imposture a été largement dévoilé par Numerama. En gros, Jacqouille a essayé de jouer la carte "internet c'est plein de méchants terroristes", mais flop. Cependant imaginons un instant que le sous-titre en anglais n'aurait pas été là. Comment le spectateur aurait-il pu déchiffrer l'inscription en arabe, preuve du mensonge du bonhomme? Quelques "paranos" auraient alors aimé savoir comment l'Observatoire international du terrorisme se l'est procuré, ou au moins se que signifiait le bandeau en arabe. Mauvaise idée ....
Comment ça mauvaise idée, puisque cela aurait été la preuve d'une tentative d'intox!? Tout d'abord l'expert ne sait même pas ou ne veut pas reconnaitre qu'il s'est trompé. A partir de là, pour lui, ce document est réellement un manuel de protection pour terroriste sur internet. Or révéler ne serait-se que le nom du manuel - ou sa provenance - pourrait permette de le retrouver et ainsi doter de nouveaux groupes de ces techniques. Enfin entre nous, un bon VPN et des mécanismes de chiffrement types AES pour les messages suffisent amplement et pas besoin d'un manuel secret pour le savoir...
Diffuser une information détaillée pour prévenir le public d'un danger peut engendrer plusieurs types de réactions. 1)Des personnes peuvent s'approprier ces connaissances et à leur tour participer à la "terreur" 2) les gens peuvent paniquer et créer un chaos bien plus important que la menace elle-même, ou bien 3) l'information parait tellement incroyable/énorme que l'audience refoulera l'avertissement en bloc, portant le discrédit sur celui ou celle qui l'a émise.
Une vérité trop incroyable
Laissons de côté nos terroristes (sinon vous allez m'accuser de moi aussi attiser la peur) et parlons un peu de Wikileaks. Ce site est spécialisé dans la diffusion de documents confidentiels de tout type : vidéos de bavures de soldats US en Irak, divers rapports sur les FARC ou enquête du FBI sur les gangs aux USA, le dessous de la crise financière en Islande, ... En juillet le site a fait beaucoup parlé de lui avec la diffusion de 90 000 documents confidentiels sur la guerre d'Afghanistan. Le gouvernement US considère que cette fuite massive met en danger ses collaborateurs, et ils n'ont pas tord! Justifiée ou non, cette guerre a encore cours et engage quotidiennement la vie de soldats, informateurs, résistants (nous reviendront également plus loin sur ces termes). Un des arguments de Wikileaks est de dénoncer l'assassinat d'enfants en Afghanistan, or c'est utiliser le même type d'argumentaire (justification par l'intolérable) que nos politiques qui diabolisent le web, ce nid de pédophile et de mafieux. Et je ne suis pas le seul à blâmer WL, même RSF parle d'une "incroyable irresponsabilité".
Enfin cela relève plutôt du paragraphe "Une vérité trop dangereuse", le cas qui va nous intéresser ici est celui de la mise au jour de l'Accord commercial anti-contrefaçon (ACTA en anglais). Cet accord, dont les négociations ont débuté en 2006 entre les USA, la Commission Européenne, la Suisse et le Japon, a été révélé au grand public en 2008 par Wikileaks ... et se fut un bide, tout simplement parce que cela paraissait trop "énorme", trop "théorie du complot", trop "nouvel ordre mondial". Imaginez donc : un traité international secret qui autorise les détendeurs de copyright à accéder aux informations personnelles de n'importe quel citoyen "suspect", sans besoin de passer par un juge. Également au programme l'inspection au passage d'une frontière des périphériques de stockage (clé USB, disque dur, lecteur MP3 ...). A l'époque, cela paraissait vraiment gros pour être vrai. Et pourtant aujourd'hui il semblerait que les loi HADOPI et LOPPSI découlent du fameux ACTA, tout comme la Digital Economy bill (Royaume-Uni), ou la loi sur l'économie durable (Ley de Economia Sostenible, Espagne), ...
Il aurait fallu presque deux ans pour qu'un semblant de transparence apparaisse autour de cet accord et de ces négociations. Mais durant ce temps Wikileaks a été marginalisé, classé avec les adeptes des vaccins mangeurs de cerveau et autres fana de bases secrètes nazis en Égypte.
En France, nous assistons en ce moment même au scandale politico-financier concernant le ministre du Travail, Eric Woerth. Un bras de fer violent s'est engagé entre le gouvernement soutenant son poulain et le journal en ligne d'opposition mediapart. En effet ce dernier est à l'origine de la plupart des révélations concernant l'homme politique (fausse déclaration de revenue, trafic de légion d'honneur, enregistrements clandestins dans l'affaire Bettencourt, ...). Seulement ces révélations à la pelle peuvent passer pour de l'acharnement, ce qui risque de nuire à l'image du journal (et donc nuire à sa crédibilité) auprès du lectorat pro-gouvernement mais aussi du lectorat neutre.
Une vérité trop précieuse
Journal de 20h, un reporter bien zélé dévoile en direct le secret de fabrication du coca-cola ou des pneus Michelin...Résultat : une industrie et des emplois mis à mal. Exemple un peu extrême qui risque peu d'arriver dans la sphère journalistique, mais qui arrive de temps en temps dans la blogosphère.
C'est la malheureuse expérience qui est arrivé au blogueur Keeg, spécialiste en Search Engine Optimisation (en gros il est très bon pour placer des sites en première page de google). Sur son blog il traite régulièrement des techniques de référencements, partageant au grand public ses expériences et découvertes. Fin juin il publie l'article "Des milliers de backlinks auxquels je n’avais pas pensés" où il explique comment faire pointer très facilement des milliers de liens vers son site internet, ce qui permet de gagner des "points" auprès de google (attention, je vulgarise à l'extrême!). Très rapidement il va retirer son article : sa découverte est en fait connue depuis un moment, mais gardée bien secrète dans le monde Black Hat SEO (les "pirates" du référencement).
Début Juillet il revient sur le retrait de son article. Ce qu'il dit est alors vrai pour le référencement internet, mais peut l'être pour la fabrication d'un fromage, les champions d'apnée ou les tactiques de combats urbains : "Il y a deux types d’astuces : Celles qui permettent à tout le monde de bosser, sans gêner les autres. Et celles où s’il y a trop de monde dessus, la technique est foutue. Du coup, inutile d’en parler, puisque si on en parle, cette technique là ne sert plus à rien".
Cet exemple nous monte que l'exposition de la vérité au monde est un peu comme l'expérience du chat de Schrödinger : ouvrir la boite de pandore peut revenir à tuer ce qu'elle contient.
Une vérité trop relative
"Entre ce que je pense, Ce que je veux dire, Ce que je crois dire, Ce que je dis réellement, Ce que tu veux entendre, Ce que tu entends, Ce que tu crois comprendre, Ce que tu veux comprendre, Et ce que tu comprends réellement, Il y a 9 possibilités de ne pas s’entendre !" ... "Mais essayons quand même..." rajouterait l'écrivain Bernard Werber. Aussi bizarre que cela puisse paraitre, la vérité est subjective, chaque interlocuteur aillant un vécu qui lui fera percevoir de manière unique un événement.
Prenons un exemple que j'avais cité dans une rédaction qui m'a valu une certaine incompréhension de la part du correcteur mais également de mes camarades (vous remarquerez la digression qui indique subtilement que si vous êtes choqué par les propos qui suivent, c'est que vous m'avez mal compris). Lors de la seconde guerre mondial des groupes de résistants faisaient sauter des voies ferrées, des lignes de télécommunications, attaquaient des soldats nazis ou des miliciens, traquaient et humiliaient (au mieux) les collabos. Aujourd'hui, en Irak ou en Afghanistan, des terroristes s'attaquent au moyens de communications, aux convois de soldats, à la Police locale et font sauter des bombes dans les marchés. Mais ces terroristes ne "résistent-ils pas" pas à un envahisseur? Vous allez me dire que nous apportons la démocratie dans ce pays, que nous voulons les libérer de tyrans violents et redonner au peuple sa grandeur au travers de la liberté ... mais s'était exactement le projet du IIIième Reich (sauf peut-être pour le coup des tyrans violents...).
Si certains tentent de définir objectivement les différences entre un terroriste et un résistant, il apparait cependant que cela dépend surtout du camp dans lequel on se trouve. Plus que des notions tactiques, techniques ou du choix des cibles, il s'agit avant tout d'une question de la légitimité que l'on accorde à ces combattants. Et comme se sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire, un résistant n'est-il alors qu'un terroriste victorieux?
Cet exemple houleux montre les limites de la divulgation par la parole, le langage étant une barrière comprimant la vérité dans des mots. Cependant les images ne sont pas non plus à l'abri de divergences d'interprétation.
Une anecdote (quelle soit réelle ou fictive importe peu) rapporté dans le film Eyes of war (2010) : Un photographe de guerre couvre le Vietnam. Alors qu'il suit une patrouille US de routine, un lieutenant le projète au sol : le groupe est attaqué. Une fois rentré au pays, le photographe développe ses photos et là, surprise. Lorsque le lieutenant projeta le reporter, le choc du sol sur l'appareil photo a déclenché une prise de vue terrible : on y voit le militaire se prendre une balle dans la tête. Refusant de jouer la carte du sensationnalisme il ne publiera pas ce cliché qui montre la mort d'un homme. Une dizaine d'années plus tard il se ravise : pour lui la photo ne montre plus un soldat se faire tuer, mais un homme lui sauvant la vie.
La vérité dans le journalisme est un sujet récurrent que l'on retrouve aussi bien dans des dissertations de philosophie que dans de longues tribunes dans des quotidiens nationaux. Cependant il faut que les blogueurs aussi prennent conscience de l'impact qu'ils ont sur le public. Notre anonymat est un privilège fragile que certains aimeraient bien voir disparaitre, alors ne leur donnons par les moyens d'avoir raison!
Si un blogueur n'est pas un journaliste, nous avons cependant le même but : informer, partager une information. Sauf que dans certains cas, même si mentir est inconcevable, il faut savoir se contenter de ne révéler que le minimum. Révéler une vérité et non toute la Vérité.
Si dire la vérité est une preuve de confiance envers son audience, se taire est parfois une marque de respect.





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