Impossible de passer à côté de leur nom. Présent dans tous les journaux et toutes les bouches de nos politiques, les anonymous sortent de la sphère internet et s'invitent dans notre quotidien. Cette couverture médiatique, parfois diabolisante parfois encenseuse, assure à ce mouvement un afflux constant et massif de nouveaux partisants.
Mais la taille grandissante de ce "groupe" ne va-t'il pas le mener à sa perte ou tout du moins à de profonds désaccords internes?
Qu'est-ce qu'Anonymous?
Anonymous n'est pas une organisation. Anonymous est avant tout une idéologie, à laquelle on adhère ou pas. On pourrait le comparer à une religion ou un parti politique, mais avec la notion de leadership et de punitions envers ses membres en moins.
Pour être Anonymous, il suffit de partager un certains nombres de valeurs. C'est un groupe déstructuré qui regarde dans la même direction.
La conscience anonymous est apolitique, areligieuse et sans frontière. En 2008, Chris Lander, du
Baltimore City Paper, parlait des anonymous en ces termes : "
Anonymous est un groupe semblable à une volée d'oiseaux. Comment savez-vous que c'est un groupe ? Parce qu'ils voyagent dans la même direction. À tout moment, des oiseaux peuvent rejoindre ou quitter le groupe, ou aller dans une direction totalement contraire à ce dernier".
Il est important d'avoir cette notion d'adhésion libre au groupe, car nous allons voir par la suite que cela mène à de vifs débats, voire à des oppositions radicales
Que défendent les Anonymous?
La base des convictions des Anonymous est la liberté d'expression, dont découle la liberté de l'information et de la presse. D'autres sujets de batailles sont la neutralité des réseaux informatiques (égalité en accès et en débit vers les contenus d'internet), les droits de l'homme et sa dignité, ...
Suivant l'actualité et les grands débats de société, les Anonymous peuvent défendre d'autres valeurs mais qui seront néanmoins très proches de leur cheval de bataille originel.
Quels sont leurs moyens d'actions?
Nés sur Internet, les Anonymous utilisent bien entendu des moyens informatiques. Les actions les plus médiatisées sont celles concernant des DDOS, qui consistent à rendre indisponible un site Web, ou les defacement, qui consiste à changer une page du site piraté pour y placer un message ou une revendication.
Mais ce n'est là que la partie émergée l'iceberg. Un gros travail d'information, dans leurs salons de chat sur IRC, sur youtube, via des blogs ou twitter, est effectué afin de diffuser leur manière de voir le monde, d'attirer l'attention sur des lois qu'ils considèrent liberticides, ...
Ils diffusent également des documents, le plus souvent sur le site pastebin. Cela peut-être des listes de noms de pédophiles (présumés?), comme lors de l'opération #opdarknet, mais cette technique encore pose des problèmes en internes, nous le verrons par la suite.
Pour finir, Anonymous ce n'est pas que sur Internet. Une de leur première grosse opération nommée chanology, menée contre l'église de scientologie en 2008, a vu les membres du groupe descendre dans la rue pour protester contre les manipulations effectuées par la secte. Et c'est pour se protéger des représailles de l'église que les manifestants portèrent le célèbre masque de Guy Fawkes, qui devint une emblème du courant de pensée.
Les anonymous ont-ils des amis ou des ennemis?
Mouvement défendant la liberté de pensée, sans leader, dont le nid est sur internet, les ennemis des Anonymous sont pratiquement toutes les structures étatiques du monde, qui acceptent mal que des hippies avec le masque à deux ronds d'un anarcho-terroriste viennent interférer dans leurs affaires.
Considéré comme une menace par le FBI, les Anonymous trouvent également dans les rangs de ses ennemis tous ceux qui sont potentiellement attaquables. Dictatures, services secrets, sectes, multinationales sans scrupule, lobby du divertissement (grand partisan du "contrôle" du net), ...
De son côté, au final on peut trouver toutes les personnes qui adhèrent plus ou moins à leurs idées. En ce sens, ils sont proches (voire actifs) dans le mouvement des indignés ou dans le mouvement "fils" Occupy X.
Des organismes plus officiels tels RSF, sans apporter un soutien inconditionnel, se félicite de l'action des anonymous notamment lors du printemps arabe où ils ont aidé les révolutionnaires à contourner le blocage internet mis en place par les régimes. Lors de ce printemps arabe, Anonymous a œuvré au côté d'un autre courant militant pour la liberté d'expression : Telecomix. Les deux groupes, même s'ils partagent certains principes, ne peuvent être cependant confondu tant leurs modes d'actions peuvent varier.
Anonymous et le paradoxe des médias
On pourrait penser que les médias soutiennent Anonymous, la liberté de la presse étant un composante de base dans ces deux mondes. Mais voila, la presse a du mal à parler de ce mouvement. Déjà il y a la barrière technologique. Soyons indulgent, cela fait à peine plus de 40 ans qu'internet existe et 20 ans que le web est apparu, mais non, la majorité des journalistes a toujours un peu de mal avec les nouvelles technologies. Il faut dire que dans la presse, internet est souvent montré du doigt. La même peur irrationnelle habite également nos politiques et la connivence entre les deux corps de métier est un secret de polichinelle.
Donc quand un monde qui connait mal ou qui a peur d'Internet parle avec l'État qui décrit une nébuleuse attaquant des sites de multinationales comme Visa, Sony ou autre, ça fait peur et la peur se monnaie bien à la Une. Cette méfiance, à priori unilatérale, va mener à quelques débordements.
Discordes chez les Anonymous
Avec leurs dernières actions sensationnelles (piratage de Sony et du Playstation Network, manifestations en ligne contre les lois SOPA/PIPA et ACTA, soutien de Wikileaks ou Megaupload) Anonymous voit la taille de sa volée d'oiseaux exploser.
Or dans un groupe sans leader, la difficulté de maintenir une égalité de la parole et faire appliquer les choix de la majorité à la communauté est proportionnelle à la taille de ce groupe. Voici trois objets de discorde récents :
- Noël 2011 : la société de sécurité Strafor est piratée. Le site internet a été defacé et une liste de ses clients a été diffusée sur pastebin. Attribué à Anonymous (alors qu'il s'agit du groupe Antisec), ils nient bien vite être à l'origine de cette attaque. Car même si Strafor a des clients tels des agences de renseignements, la société met gratuitement à disposition du grand public sa lettre d'information. Cette initiative, contribuant à la libre circulation de la connaissance, est saluée par les Anonymous. Pour l'anecdote, Stratfor diffuse depuis son piratage tous ses contenus gratuitement.
- Début janvier 2012 : plusieurs sites d'extrême-droite sont piratés et ces actes sont revendiqués par "Anonymous antifa" ou "Antifanonymous", semant le trouble. Étant apolitique, Anonymous réagit. Ils dénoncent cet acte et déclarent que les responsables "
ne valent pas mieux que les dictatures qui exercent un pouvoir totalitaire et une censure sur l’opinion du peuple" et diffusent l'identité des pirates, deux cousins anarchistes membres du
SCALP.
- 23 janvier 2012 : suite à un article de lexpress sur Megaupload et les anonymous,
le site est mis hors ligne par un petit groupe d'Anonymous. Cette attaque fait grand débat au sein de la communauté, car cela va à l'encontre de leur "vœu" de défense de la liberté de la presse et aussi car cela risque de jeter le discrédit sur le mouvement tout entier et leurs actions en cours ou à venir.
Ces dérapages ne sont pas les seuls objets de discordes au sein du groupe. Par exemple des débats plus profonds sur le fait de diffuser des noms de "criminels" sur Internet est dénoncé par certains Anonymous qui en rappellent à la présomption d'innocence. L'utilisation du Déni de Service est également pour certains contradictoire avec leur vision de liberté de l'information, car le DOS est une forme de censure. Autre point, le fait qu'Anonymous soit à la fois juge et exécuteur.
8th wonderland : l'avenir des Anonymous?
8th Wonderland est un film français sorti dans trop peu de salles en 2010. Il dépeint une communauté virtuelle, mondiale, unie dans le but d'améliorer la vie sur la terre et peu à peu se transforme en premier pays virtuel. Chaque semaine, les citoyens votent une motion qui va se traduire par des actions engagées dans la vie réelle, contre le SIDA, la peine de mort, la corruption, etc...
Le parallèle avec les Anonymous, qu'il soit volontaire ou non, est frappant. Peu à peu 8th wonderland gagne en nouveaux citoyens, votent des motions de plus en plus réactionnaires, tandis que les services secrets tentent d'infiltrer le réseau et le manipuler. Un jour un homme déclare être "le Webmaster", c'est à dire le créateur de la communauté. 8th Wonderland doit désigner par motion un ambassadeur officiel qui portera la parole du pays et dénoncer les manipulations de l'usurpateur.
Anonymous se trouve dans la phase ou sa "population" grandit et les discordes, bégnines pour le moment, commencent. Quelle va être la suite?
Anonymous est une pièce totalement inédite sur l’échiquier "cyberpolitique", et c'est ce qui fait peur ou qui rend le mouvement si difficile à cerner. L'avenir pour les Anons parait incertain. Entre risque de scission ou de création de sous-groupes "extrémistes", l'usurpation d'une identité de leader du mouvement ou manipulation par les services secrets, le groupe du fait de son actuel surmédiatisation va devoir marcher sur des œufs.
A l'image de Feynman, un des plus grands théoriciens de la physique quantique qui a dit "Personne ne comprend vraiment la physique quantique", on peut reprendre cette formule et, quelque soit notre rôle ("ennemis", observateur ou membre), déclarer sans honte :"
Personne ne comprend vraiment ce qu'est Anonymous".
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